Interview de Sylvie Guillaume sur le Brexit, réalisée le 11 octobre 2016

 Sylvie Guillaume

Députée européenne et Vice-présidente du Parlement européen

Comment avez-vous réagi à l’annonce de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne ?

J’ai fait partie de ces personnes qui ont sans doute été insuffisamment inquiètes vis-à-vis du choix au Royaume-Uni. Au soir du référendum, je me suis couchée, les choses étaient dans un sens, je me suis réveillée, les choses allaient dans un autre sens. Ce que je veux dire par là, indépendamment de mon sentiment personnel, c’est qu’il y a eu un très fort degré d’impréparation de l’option « Brexit », que moi je considère comme négative, et une sorte de prévention à imaginer le pire.

Je trouve que les institutions européennes : la Commission, le Conseil, le Parlement, ne se sont pas vraiment préparées à cette hypothèse. En outre, le Labour n’avaient pas très envie que l’on se mêle de tout cela, comme je l’ai vu dans mon groupe politique des Socialistes et Démocrates. Ils nous ont demandé de leur faire confiance sur la stratégie à mener, sans être trop alarmistes – et c’est parfaitement légitime lorsqu’il s’agit de politique intérieure.

J’ai donc évidemment eu une réaction extrêmement affligée concernant ce qui s’était passé à cette occasion, c’est le moins que l’on puisse dire !

Quelles sont les raisons pour lesquelles les anglais ont voté leur sortie de l’UE ?

Il y a le temps long, et le temps stratégique, court.

Sur le temps court, ce Brexit, est la résultante d’une stratégie de politique interieure de David Cameron, et l’Union paye un conflit politique entre la tendance Ukip issue du parti conservateur, et les « conservateurs maintenus », on va dire.

David Cameron a bien vu, à la suite des élections précédant le Brexit, qu’il perdait du terrain et que Ukip faisait des scores importants.

Il a fait un pari inquiétant, et personnel, de régler une problématique politique interieure sur le dos de l’Union européenne.

Sur le temps long, le Brexit résulte aussi d’une habitude chez les Britanniques, même s’ils ne sont pas les seuls, à mettre beaucoup de choses sur le dos de l’Europe. Il y a un réflexe permanent d’une grande partie de la classe politique britannique à considérer que l’Europe est responsable de tous les maux, et par conséquent accusable à loisir.

Vous vous êtes récemment exprimée sur la problématique de la « Jungle de Calais » au Parlement européen, quelles seront les conséquences du Brexit sur la situation des réfugiés et en particulier au regard du Traité Touquet signé en 2003 ?

Nigel Farage a utilisé le mensonge vis-à-vis des questions migratoires, et pas seulement une migration extérieure à l’Union. Il a monté des images de hordes de gens arrivant aux portes de l’Union européenne et il a joué avec cela en disant en plus que les européens migrants de l’Est étaient indésirables. La violence de la campagne a été tout de même importante.

Il a donc instrumentalisé la migration interne à l’Europe (sous-entendu la libre circulation des personnes sous fond de crise migratoire importante). Il ne s’agissait pas d’évoquer des réfugiés.

Les accords du Touquet sont un accord bilatéral entre la France et le Royaume-Uni établissant la frontière entre les deux pays en France et non en Grande-Bretagne. De ce fait, ce sont donc les autorités françaises qui jouent le rôle de garde-frontière. La population retenue à Calais est à majorité d’origine africaine, pakistanaise et afghane ce ne sont pas des réfugiés de Syrie. Ce sont des personnes qui souhaitent rejoindre leurs familles en Grande-Bretagne.

À mon sens, en dénonçant les accords de Touquet, on donne le signal d’une phase d’instabilité supplémentaire.

Theresa May a annoncé ce week-end, le dimanche 2 octobre, qu’elle enclencherait le mécanisme de sortie de l’Union Européenne avant fin mars 2017, la stratégie britannique serait de négocier une sortie avantageuse de l’UE avec par exemple le non-retrait de l’union douanière, ce que le milieu des affaires, et la City souhaite. Qu’en pensez-vous ?

Oui, j’ai entendu les propos de Theresa May, et je pense qu’elle parlait surtout en direction de son parti. Elle avait certes un message général envers l’Union qui est de dire qu’ils vont rapidement déclencher le Brexit. Mais, finalement, le message qu’elle laisse passer est plutôt à usage interne car elle souhaite établir un Brexit radical dans lequel elle veut tout récupérer au profit du Royaume-Uni.

C’est une femme intelligente, elle sait qu’elle va entrer dans un bras de fer avec l’Union, et souhaite accéder à tout ce qui est économiquement profitable, en supprimant toute contrainte budgétaire, humaine, etc. C’est très déséquilibré pour l’instant et elle ne pourra pas tenir cette ligne sur la distance.

A la suite du référendum, l’UE a décidé d’être ferme quant à sa décision à l’égard du Royaume-Uni, elle envisage un « Hard Brexit », vous vous êtes également exprimé en faveur de cette solution, pourquoi ?

Parce que c’est la première fois qu’on se retrouve dans une telle situation politique !

L’Union à toujours progressé par addition, et là on est non seulement dans une soustraction géographique, mais on est également dans une soustraction politique.

Si on ne place pas le bras de fer haut dès le démarrage des discussions, ce qui se passe aujourd’hui avec les Britanniques se passera demain avec les Hongrois, les Danois, les Slovaques, et d’autres. Ces derniers seront amenés à penser qu’il y a une fragilité dans l’Union, et vont l’utiliser pour obtenir une Europe à la carte, donc une sorte de procédure « opt out » sur tous les sujets.

Quelles seront les conséquences des rapports du Royaume-Uni et de l’Union Européenne si ce « Hard Brexit » se produit ? Quel impact aurait-il sur les autres Etats européens (France, Suède) et notamment le groupe de « Višegrad » ou V4 (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) ?

Le message lancé par l’Union européenne n’est pas univoque. La mise au point va se faire au fur et à mesure.

Elle se fait pour la Commission au travers de Michel Barnier, par le négociateur pour le Parlement européen, Guy Verhofstadt, qui va mettre au point une stratégie, et par le négociateur pour le Conseil ; Didier Seeuws. Enfin, il y a les Britanniques. Personne ne sait vraiment comment les discussions vont non seulement s’enclencher mais se poursuivre.

Outre ce que représente le Brexit, c’est une véritable problématique en soi, car ces discussions vont emboliser les discussions européennes pendant deux ans. C’est d’une pesanteur absolue sur le reste de nos agendas.

Le message qui est lancé, pour revenir à votre question, est un message général de fermeté, son contenu, lui, n’est pas encore élaboré.

Le Brexit a-t-il donné une leçon à l’UE à l’égard des autres Etats européens, notamment à ceux qui menacent de la quitter ?

Il y a une tendance chez certains, à penser « Business as usual », c’est-à-dire à croire que c’est comme s’il ne s’était rien passé. Des business men, mais aussi des parlementaires, affirment que cela ne va pas changer grand-chose, puisqu’ils étaient déjà « tellement dehors ». C’est vrai !

Mais si on commence à se dire que cela n’a pas d’importance, voire même à dire que le référendum n’a rien de contraignant, je pense que dans ce cas précis, on met la poussière sous le tapis, et on attend des jours meilleurs. Et cela, vu le degré de difficulté, de crises variées, de problèmes institutionnels, si on met sous le tapis, je pense qu’on fait un mauvais calcul.

C’est pour cela que je pense qu’il fallait pousser les Britanniques à donner une date pour l’activation de l’article 50, car institutionnellement nous ne pouvions rien faire.

L’article 50 du traité sur l’Union européenne prévoit un mécanisme de retrait volontaire et unilatéral d’un pays de l’Union européenne. Concrètement, c’est la première fois que cet article est appliqué, comment cette sortie va-t-elle se passer ?

Les 3 négociateurs de l’Union européenne ont été nommés, ils sont en train, à ma connaissance, de constituer leurs équipes, et de mener les premières consultations.

Objectivement, c’est un saut dans l’inconnu, en termes d’organisation déjà, indépendamment de l’esprit politique général dans lequel se situe cette négociation.

C’est pour cela que c’est un processus important, car si l’Union rate cette négociation, cela aboutirait à la confection d’un collier de perle de sorties.

Pensez-vous que le Brexit peut être un tremplin pour l’UE de repartir avec de nouvelles bases, et construire une Union Européenne plus solide ?

C’est le challenge !

En tout cas, chez les progressistes le challenge doit être celui-ci : distinguer dans l’hémicycle, parmi les parlementaires européens ceux qui considèrent que le Brexit est une aubaine, une occasion de construire une Union européenne plus solide.

Malgré tout, parmi les Etats membres de l’Union européenne, il existe chez certains, des individus, des groupes ou des structures qui parient sur le fait que le Brexit va générer une décomposition, comme vous l’aviez cité tout à l’heure avec le groupe de Višegrad.

Les leaders du parti écossais vont-ils, selon vous, avoir l’audace de proposer à nouveau et rapidement, un référendum d’indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni en vue de leur attachement à l’UE ?

Ils sont fortement tentés. Ils vont suivre de très près les négociations de sortie car ils ont, évidemment, des enjeux institutionnels, commerciaux, etc. L’angle qui sera à scruter, c’est comment l’Union européenne réagit vis-à-vis de certaines attitudes indépendantistes, existantes ou à venir. Les gens de Barcelone vont être également très intéressés de suivre comment cela va se passer.

Je ne peux pas répondre à la place de Nicola Sturgeon, mais je pense qu’il peut y avoir une vraie tentation de chambouler les choses. Pour l’instant cela fait partie des grandes inconnues institutionnelles.

Désormais le Royaume-Uni va sortir de l’UE, qu’est-ce que les Européens, et en particulier nous Français, allons gagner ou perdre de cette sortie ?

Si je voulais faire un peu d’humour, je dirais que l’on va perdre nos meilleurs ennemis d’une certaine façon (rires).

Je crois que l’Union européenne y perd, car c’est un Etat qui a une histoire, des valeurs, une diplomatie qui, je crois, est très utile dans un contexte européen et international. On va perdre un peu de contenu s’ils souhaitent faire les choses par eux-mêmes.

Indépendamment des avantages économiques, c’est une perte culturelle.

 

 

 

 

 

Interview réalisée le 11 octobre 2016.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s