A l’heure des élections iraniennes, « Telegram » constitue l’ultime rempart contre la censure

Ce vendredi 26 février, six Iraniens sur dix[1] se sont dirigés aux urnes afin de renouveler le Parlement et l’Assemblée des experts, à majorité conservateur. Parmi les 60% d’iraniens ayant voté, un quart de la population a utilisé Telegram afin de communiquer et d’échanger des informations affirmant ou non leur choix électoral. En effet les services de télécommunications font l’objet de censure, et afin de communiquer sans être surveiller par l’Etat iranien, 40% des iraniens dont 20 millions utilisent Telegram, unique application non filtré par les autorités, contrairement à Twitter ou Facebook.

Comment Telegram, application de messagerie, permet-elle de modifier la composition des hauts organes iranien malgré la prédominance de censure ?

Telegram est un service d’échange de message sécurisé entre deux ou plusieurs personnes. Il fut créé en 2013 par deux frères russes, dont le fondateur et dirigeant russe Pavel Durov, afin d’échapper à la censure du pouvoir. Telegram doit son succès grâce à sa confidentialité et la sécurité[2], qui le rend plus intéressant que Viber en Iran.

« Notre média est Telegram (…) La Nation est parvenue à la conclusion qu’il peut chasser les candidats aux élections et gagner un scrutin sans être dans les rues »[3], dit Hossein, un activiste politique.

L’engouement autour de cette application s’explique par le contrôle et la censure organisé par les conservateurs à travers des organes puissants tel que Le Conseil des gardiens. Leur objectif est de conserver leur emprise sur les organes de l’Etat en disqualifiant un grand nombre de candidats réformateurs et en exerçant un contrôle important sur les médias d’Etat. C’est finalement en réponse aux conservateurs, que les partisans de réformateurs et des forces modérées proches du président centriste Hassan Rohani, ont appelé les militants à utiliser cette application. Puisque ce service n’est pas sous le joug du contrôle des conservateurs, les réformateurs l’utilisent afin de faire campagne. Sachant cela, les conservateurs ont tenté de noyer toute volonté de communication des réformateurs avec la population iranienne. De ce fait, accusé de propager des contenus « immoraux », les autorités ont tenté de réagir et ont menacé de bloquer l’application. Lancée le 5 janvier par la Commission de détermination des cas de contenus criminels ayant la compétence de bloquer les sites, cette tentative fut un échec. Cette commission a, depuis peu, l’application en ligne de mire. Cette attitude s’explique par la nature de la structure, en effet les membres sont proches de M. Khamenei[4]. En dépit de ces échecs, le pouvoir iranien semble recourir à d’autres techniques afin de parvenir à sa fin. Sachant que le dirigeant de Telegram ne souhaite pas travailler avec le gouvernement iranien, l’Iran multiplie les arrestations : 170 personnes avaient été arrêtées pour avoir partagé des contenus « immoraux » sur Telegram.

« Ceci est un changement dans la tactique des gens qui ont commencé à l’élection présidentielle de 2013 et ont conduit à la victoire surprise de M. Rohani[5]» selon Hossein, un activiste politique iranien à Ispahan[6].

Finalement c’est une bataille à arme inégale entre les réformateurs et les conservateurs. Malgré les efforts déployés par les conservateurs pour limiter l’ascension des réformateurs au Parlement et à l’Assemblée des experts, les réformateurs et les modérés ont remporté les élections avec 30 sièges sur 290. Ce n’est pas la majorité, mais c’est tout de même une avancée considérable pour les réformateurs qui, jusque-là, n’étaient pas représentés au sein du Parlement. Cette victoire, ils la doivent à la politique d’ouverture menée par Hassan Rohani, qui s’est conclu par l’accord nucléaire historique permettant la levée des sanctions économiques et donc l’arrivée massive des investisseurs à Téhéran.

Ces élections contribueront à façonner le résultat de l’élection présidentielle de l’année prochaine. Grâce à Telegram, c’est avec succès que les modérés font leur entrée dans les organes puissants, rendant ainsi plus difficiles pour les forces conservatrices de contrecarrer le second mandat de Rohani. C’est la raison pour laquelle les conservateurs ont déployé des moyens importants pour limiter l’ascension du parti. Le Conseil des gardiens de la Constitution islamique, s’est autorisé d’emblée à éliminer tous les candidats qui à ses yeux ne réunissait pas les qualifications nécessaires. Dans cette perspective, il a rejeté la moitié des candidats en lice soient 6.000 rejets sur 12.000 candidatures, et parmi les candidats exclus, la moitié sont des personnalités réformatrices ou critique du pouvoir. Toutefois, une partie des candidats écartés furent repêchés, en particulier grâce à l’intervention du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. L’application est synonyme de victoire pour les modérés, cependant la jeunesse reste attentive aux actions menées par le gouvernement de Rohani, en particulier sur la réforme du système iranien, le dossier syrien ou encore la libération des prisonniers politiques promis pendant la campagne présidentielle.

« Je n’ai jamais voté pour quelqu’un à une élection en Iran. Toujours contre quelqu’un », explique un entrepreneur de travaux publics de Téhéran, qui craignait qu’une victoire des principalistes effraye les Occidentaux et nuise à leurs investissements en Iran.

L’avènement des applications non soumises au contrôle étatique est une garantie contre l’atteinte aux libertés fondamentales dans une république fortement marquée par la censure. Telegram nous offre une nouvelle vision des élections dans un monde contemporain dans lesquels les campagnes ne se déroulent plus à travers les médias et réseaux de communication classique. Les candidats vont à la rencontre immédiate de leurs électeurs, afin de les fidéliser voire augmenter le nombre de soutien.  Ces élections 2.0 dessinent un nouveau visage électoral à l’Iran, moins conservateur, plus réformateur, c’est un pays qui use des nouvelles technologies afin de renouveler sa structure et l’adapter à la société contemporaine.

[1] « Iran : 6 électeurs sur dix se sont déplacés pour un double scrutin déterminant », LEXPRESS.fr, publié le 27 février 2016, consulté le 6 mars 2016. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/iran-6-electeurs-sur-10-se-sont-deplaces-pour-un-double-scrutin-determinant_1768304.html

[2] Telegram est le service de communication chiffré le plus sécurisé au monde, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est le plus utilisé par Daech. Cependant, le dirigeant de l’application avait annoncé le 18 novembre dernier la fermeture de 78 chaînes utilisées par les djihadistes pour communiquer.

[3] « Out media is Telegram (…) The nation has reached the conclusion that it can chase the election candidates and win a poll without being in the streets ». KHALAJ Monavar, « Iran’s reformist hope Telegram app will boost election turnout », Financial Times, publié le 25 février 2016, consulté le 26 février 2016. Disponible sur : http://www.ft.com/intl/cms/s/0/69922fb4-da13-11e5-a72f-1e7744c66818.html#axzz422lLJEhZ

[4] Le Guide de la Révolution, est très proche du courant conservateur, qui selon lui, le changement pourrait être fatal à la République Islamique ; à l’inverse de Hassan Rohani qui considère que les adaptations et réformes sont nécessaires à la survie du système actuel

[5] « This is a change in people’s tactics which began in the 2013 presidential election and led to the surprise victory of Mr Rouhani ». Financial Times, publié le 25 février 2016, consulté le 26 février 2016. Disponible sur : http://www.ft.com/intl/cms/s/0/69922fb4-da13-11e5-a72f-1e7744c66818.html#axzz422lLJEhZ

[6] Ville historique en Iran

 

Sources: 
GOUESET Catherine, « Elections en Iran: « Hassan Rohani semble avoir gagné la première manche » », LEXPRESS.FR, publié le 26 février 2016, consulté le 26 février 2016. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/elections-en-iran-hassan-rohani-semble-avoir-gagne-la-premiere-manche_1768169.html
« Iran : 6 électeurs sur dix se sont déplacés pour un double scrutin déterminant », LEXPRESS.fr, publié le 27 février 2016, consulté le 6 mars 2016. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/iran-6-electeurs-sur-10-se-sont-deplaces-pour-un-double-scrutin-determinant_1768304.html
« Iran. Des élections déterminantes pour le président Rohani », Le Télégramme, publié le 26 février 2016, consulté le 26 février. Disponible sur : http://www.letelegramme.fr/monde/iran-des-elections-determinantes-pour-le-president-rohani-26-02-2016-10970694.php#3FSKhWqdbjSBtOCU.99
KHALAJ Monavar, « Iran’s reformist hope Telegram app will boost election turnout », Financial Times, publié le 25 février 2016, consulté le 26 février 2016. Disponible sur : http://www.ft.com/intl/cms/s/0/69922fb4-da13-11e5-a72f-1e7744c66818.html#axzz422lLJEhZ
PERRIN Jean Pierre, « Iran : les conservateurs perdent du terrain, pas le contrôle », La Croix, publié le 29 février 2016, consulté le 1er Mars 2016. Disponible sur : http://www.liberation.fr/planete/2016/02/29/iran-les-conservateurs-perdent-du-terrain-pas-le-controle_1436623
SCHNEIDER Frédérique, « La messagerie chiffrée Telegram a fermé 78 chaînes utilisées par Daech », Lacroix.fr, publié le 18 novembre 2015, consulté le 26 février 2016. Disponible sur : http://www.la-croix.com/Actualite/France/La-messagerie-chiffree-Telegram-a-ferme-78-chaines-utilisees-par-Daech-2015-11-18-1382043
UNTERSINGER Martin et IMBERT Louis, « L’insolent succès de Telegram en Iran », LeMonde.fr, publié le 26 février 2016, consulté le 1er Mars 2016. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/02/26/l-insolent-succes-de-telegram-en-iran_4872444_4408996.html#qJK0QHdfWsREePjb.99
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